Quelques données sur la laque urushi

Règles de base sur l’entretien de la laque urushi :

La laque urushi est le vernis au monde le plus résistant qui soit ! Naturelle, la laque urushi est encore plus solide que les meilleurs vernis de synthèse. Pourtant il y a une règle absolue : pas d’UV du soleil direct sur votre stylo-plume en laque ; il s’en suivrait une décoloration sur la face exposée à la lumière directe.

Résumé historique :

 Le laque décoré est un procédé originaire de Chine, et attesté depuis l’époque Shan ; il remonte donc à plus de 1000 ans avant J.C., sur les armes, les boucliers, les cercueils…, puis il s’est répandu dans toute l’Asie du sud-est. L’influence de la Chine dans les arts du laquage a été primordiale.
Au Japon, l’usage de la laque (sève brute) est d’abord un usage fonctionnel en tant que vernis et colle. Mais le procédé « maki-e » (dit « le » laque), soit l’association de la laque et d’éléments décoratifs typiques de l’art nippon, est bien plus tardif, et sa date incertaine…
La diffusion du Bouddhisme dès le VIème s. a largement contribué à la production importante d’objets laqués et décorés pour le culte des nouveaux temples, puis par la suite d’objets d’apparat inspirés par ces premiers et réservés aux classes privilégiées.

Les artistes japonais ont créé leur propre style, et si bien perfectionné l’art du laquage décoré sous l’époque Nara (710-784), qu’il a atteint son apogée dès le XIIème siècle, à la fin de la période Heian. Ce savoir-faire s’est transmis de génération en génération, du père au fils et du maître à l’apprenti.

Certaines provinces du Japon étaient très réputées pour leur contribution à cet art: celle d’Edo (futur Tokyo) par exemple, qui a produit les plus belles pièces laquées du XVII au XIXème siècle. Les seigneurs et shoguns employaient des laqueurs à titre privé, pour produire des objets d’apparat, dont la conséquence fut une surenchère de matières précieuses.

Cet art s’exportait aussi et faisait alors l’admiration de toutes les cours européennes, à tel point qu’en France, le terme « japonner » signifiait laquer ou vernir. La plupart des pièces importées du Japon et de Chine, via l’Inde (« laques de Coromandel ») étaient adaptées aux usages et aux goûts occidentaux.
La reine Marie-Antoinette avait acquis une magnifique collection de laques, favorisant ainsi l’engouement de l’aristocratie pour cet art raffiné.
Mais il n’attirait pas seulement les élites asiates et européennes: sur ces deux continents, une production à moindre coût s’est mise en place pour combler les envies d’une classe moyenne. C’est ainsi qu’en Europe, un artisanat de « pseudo-laque » à base de gomme-laque et de vernis, s’est parallèlement développé à une production « maki-e » basée sur des laques de qualité inférieure.

Si le marché des laques n’a jamais connu d’éclipse au Japon, un lent déclin des exportations s’est amorcé fin XIIIème et courant XIXème siècles en Europe ; on peut signaler que dans cette période, seule Canton en Chine est restée un centre actif de production et d’exportation. Les expositions universelles de 1889 et 1900 et la période « Art Nouveau » ont relancé le goût et la demande d’objets laqués du Japon, dont les motifs délicats s’accordaient parfaitement au style végétal alors en vogue.

Actuellement au Japon, la région d’authentiques laques la plus réputée est celle de Wajima (district d’Ishikawa) avec environ 250 artistes. Globalement, la production a évolué vu le prix élevé des vrais laques : la plupart des objets laqués à l’urushi* et abordables ont un décor sérigraphié. La laque synthétique de noix de cajou est très utilisée parce-qu’elle offre une finition proche de l’urushi ; et toutes les « pseudo-laques » sont en vernis uréthane ou polyuréthane.

Mais le fil commun à toutes ces périodes de productions de laques maki-e est la fascination des artistes asiatiques et de leurs clients, pour les thèmes offerts par la nature : faune, flore, sites naturels, saisons, astres…et leurs talents à les magnifier dans un style poétique, épuré et d’une incroyable finesse. Car derrière la plante, la montagne, la grue ou la lune…se cache un symbole.

(*) Les données techniques de la laque :
En introduction, une note lexicale : si le français fait la différence en employant les deux genres pour le mot « laque », le nippon n’en fait pas: « urushi » désigne à la fois l’arbre, son produit brut (nom général) et sa préparation. Par contre, le terme « shikki » désigne un objet laqué, là où le français emploie le masculin : le laque, qui est aussi la préparation dont le principal constituant est la laque : une sève laiteuse provenant d’arbres de la famille des sumacs ou laquiers  (Rhus Verniciflua ou Vernicifluum Toxicodendron selon la nouvelle nomenclature botanique ; au Japon « Urushi-no-ki »).

Récolte de la laque :

Au Japon, la récolte se déroule de juin à octobre sur des arbustes de 7 ans minimum, à partir de 55 jours après la floraison. Chaque arbre ne donne environ que 200g de laque brute par période de récolte, appelée de manière générale « arami-urushi » Elle est toxique et doit être manipulée avec des gants (risque de dermatite) par des spécialistes non allergiques, les « urushikaki » ; les effets indésirables disparaissent une fois la laque durcie, c’est pourquoi ce produit a pu être utilisé pour des usages alimentaires depuis des siècles.  Quelques entailles horizontales laissent exsuder la sève pendant 5 jours dans des réceptacles en bambou, et une nouvelle récolte est obtenue à partir d’entailles supérieures. La sève visqueuse est d’un blanc laiteux mais devient légèrement ambrée au contact de l’air ; «arami urushi » est désignée par des termes plus précis selon l’ordre des incisions : les 6 premières en juin donnent « hatsu urushi », très adhérente ; celles de juillet et août donnent « sakari urushi » ; celles de septembre-octobre donnent « hura urushi », suivies de  « Oso » à la fin de l’automne. L’arbre est ensuite coupé, car il est condamné à mourir après 1000 incisions environ, et ses branches sont mises à tremper dans l’eau pendant l’hiver pour donner deux qualités inférieures de laque: Eda et Seshime.

La laque brute est appelée « SAP » dans les traductions anglaises. Elle ne peut pas être utilisée telle quelle : une période d’oxydation partielle et d’évaporation naturelle est nécessaire. Pour cela, aussitôt après la récolte, la laque fraîche est acheminée vers les ateliers de laquage où elle est d’abord mise à décanter environ un mois dans une pièce sombre et froide ; elle change de couleur en devenant légèrement ambrée. Puis elle est purifiée par filtrations successives, et homogénéisée dans une centrifugeuse; cette première étape donne la laque naturelle purifiée transparente, utilisée en base pour lisser la surface du support, et en vernis de finition. Elle est appelée généralement « ki urushi » (ce ki -là signifie « pur »).

Chimiquement, les deux éléments les plus importants de la laque sont les protéines «urushiol » et l’enzyme « laccase » qui agit sur ces premières par polymérisation ; cette réaction est à l’origine du durcissement si solide de la laque. Celle qui est extraite au Japon est particulièrement riche en urushiol : 70% en moyenne, contre 60% pour celles extraites en Chine, et 34% pour les laques vietnamiennes ; ce taux élevé d’urushiol confère aux laques japonaises leur réputation de solidité. Hatsu urushi est celle qui contient le plus d’urushiol (avec un PH 6) et «  sakari urushi » un peu moins (avec un PH 5,5) etc…La date de récolte modifie donc les données chimiques des laques qui n’ont pas la même qualité.

(*) Entailles faites par le « urushikaki », spécialiste de la récolte de laque. http://kougeihin.jp/en/crafts/introduction/categories

Fabrication de la laque :

D’autres quantités de laque sont séchées dans des fours électriques à un peu moins de 45°, donnant une préparation moins aqueuse, d’aspect visqueux et ambré : c’est le laque. Le processus de séchage se nomme « Kurome ». Selon le stade d’évaporation, on obtient plusieurs densités qui ont des propriétés différentes : par exemple « Suri » et « Ji », laques souples à assez souple, « Kiriko » de densité moyenne, et « Sabi », un laque épais et très peu aqueux.

Ces procédés se sont modernisés ; on peut noter que les laqueurs d’Okinawa sont les derniers à pratiquer le séchage du « ki urushi » par le procédé naturel du soleil.

On mêlera parfois au laque un siccatif (huile, camphre, pétrole rampant…) ou une pâte d’argile, de farine de blé ou de riz (pour combler et coller)….

La fonction basique de la laque :

C’est de protéger et d’imperméabiliser le support qu’il recouvre : en général du bois, les autres surfaces étant le bambou, le cuir, le métal, l’ébonite, les poteries, le papier mâché et même des murs de temples…. Les formes en bois et bambou sont amincies par ponçage avant le travail de laquage ; on parle alors de « l’âme » de l’objet.

L’application en plusieurs couches forme un film très solidepar durcissement, non poreux et répulsif pour les insectes ; il résiste aussi à l’eau, aux variations naturelles de température et aux acides. Malgré les progrès de la chimie, cette préparation est toujours actuellement plus performante que la meilleure des laques synthétiques. Elle ne s’écaille pas. Elle sert aussi de colle. Elle n’a qu’un ennemi : les UV directs du soleil qui dénaturent sa coloration. De plus, une cassure reste visible même après la réparation.

La fonction décorative de la laque :

L’introduction de pigments naturels, minéraux et végétaux, et depuis un siècle synthétiques, le colore dans la masse: cinabre (sulfure de mercure) pour le rouge vermillon, cochenille (rouge sombre) sulfure d’arsenic (jaune), oxyde de fer (noir), sesquioxyde de fer (ocre rouge), extrait de la plante « murasaki » (violet)… et des mélanges de pigments pour créer les autres couleurs. Ces pigments (désormais non toxiques) doivent être compatibles avec le laque, soit de PH proche. De plus le laque sert de médium pour créer des peintures appliquées sur différents supports (laqués ou non).

Il permet également de coller et protéger, telle une inclusion, des éléments décoratifs de diverses      natures : pigmentaire, métallique (feuille et poudre d’or, d’argent, étain…), cryptique (éclats de gemmes…), d’origine animale (éclats de nacre, corail, huître perlière, ivoire, coquilles d’œufs, cuir, peau de raie, carapace de tortue…) et végétales (riz soufflé, blé, graines de sésame…).

Préparation du support :

Cette étape demande déjà beaucoup de travail et d’attention ! Tout d’abord, le support est finement poncé avec soin. Puis la laque brute « ki-urushi » est appliquée en première couche, destinée à imperméabiliser le support. Les couches suivantes sont appelées couches de fondation, et sont faites entre autres de pâte épaissie avec une matière minérale ou végétale (les recettes varient, voir le lexique), ou d’une armature en tissu imbibé et saturé de laque, et qui forme une coque dure en séchant. Les couches de fondation renforcent l’objet, comblent les creux et rainures et offrent un bon terrain pour l’application des couches supérieures décoratives ; elles sont poncées à chaque étape. Toute cette procédure est appelée « Honkataji ».

Application des couches de laque :

Dans un local hors poussières, le laque est appliqué en  couches « nuri » fines successives, à l’aide d’un pinceau plat et large nommé « hakè » ; 7 couches garantissent une bonne qualité, mais les objets de laque sculpté portent jusqu’à 20 couches ! Chacune d’elles nécessite un temps de séchage, de ponçage et de polissage. Le séchage (3 jours en moyenne) est une étape très importante : il s’effectue dans un espace clos, le « muro », réchauffé et humide (75% d’humidité à environ 35°), et dont l’hygrométrie doit être constante ; en effet c’est la particularité de ce produit qui ne peut sécher qu’en milieu humide ! Le séchage doit être complet pour garantir la qualité et la solidité du laque. Il peut aussi s’effectuer dans une boîte pour les petits objets, hors poussière, et équipée d’un plateau tournant, pour éviter les traces de coulures. Le ponçage traditionnel est réalisé à l’aide d’une poudre fine (grès, brique, pierre à aiguiser…) légèrement abrasive, mêlée à une huile (en général colza) et parfois du sang de cochon ; les outils modernes ont aussi apporté le ponçage à l’eau. Le polissage traditionnel  s’effectue à l’aide d’une canine de chien montée sur un manche, et une préparation à base d’huile et de charbon de bois; le rendu est parfaitement lisse. Pour les pièces décorées, l’artiste pose sur une couche supérieure encore fraîche et collante les éléments de décor prévus (sauf pour la technique « Taka-maki-e » : le décor est posé sur le « fond » ; voir plus bas). Vient enfin la dernière couche de laque translucide, appelée « shuai urushi » (voir le lexique). C’est en général la « densité » de laque appelée « suri urushi »,  additionnée d’huile végétale pour que les marques de brosse n’apparaissent pas.

Les différents matériaux et techniques de décoration de laque:

Ces dernières sont traditionnelles et codifiées depuis très longtemps, avec des termes précis pour chaque geste. Les occidentaux que nous sommes ont tendance à regrouper toutes ces techniques sous le terme générique « maki-e », même si cela est assez inexact ; mais cet emploi un peu inapproprié montre la place importante que tiennent les poudres métalliques dans l’art du laquage, et surtout l’or 24K. Le maki-e est attesté depuis le VIIIème s ; il signifie littéralement « image (le « e » de maki-e) saupoudrée (ou semée) ». Ce savoir-faire très raffiné demande une infinie patience, et s’acquiert, comme toutes les autres techniques associées au laque, pendant de longues années dans des écoles artistiques réputées, auprès de « maîtres » de renom. Chacun d’eux est spécialisé dans quelques techniques précises ; elles sont si variées qu’il est impossible pour un seul artiste de toutes les maîtriser. Le spécialiste maki-e est appelé au Japon le « maki-e-shi ».

Ses outils principaux sont le pinceau « kebo » et le tsutsu (ou makizutsu), une tige creuse de bambou, à double usage : l’artiste y introduit la poudre d’or ou de pigment qu’il pulvérise à un endroit précis en soufflant dedans  (les poudres extra-fines ne conviennent pas au tsutsu, et sont appliquées au pinceau ou au fil de soie) ; le « funzutsu » est une variante à moitié fermée d’une gaze pour éviter trop de dépôt d’un seul coup. Pour l’autre usage, l’une des extrémités du tsutsu est taillée en biseau pour pouvoir ciseler le laque. Autrefois, toutes les préparations étaient réalisées dans l’atelier du « maki-e-shi » ; des boutiques appelées les « urushiya » se sont depuis spécialisées dans les matériaux et préparations fournis aux artistes maki-e.

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